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# En état d'ivresse
- URL: https://www.au-comptoir.com/en-etat-divresse/
- Published: 2026-06-03T11:49:00.000Z
- Updated: 2026-09-02T14:02:21.000Z
- Description: En ce mois de juin, Au Comptoir, on est sur le fil. Un pied du « bon côté » et un autre dans l'illégalité. Et parce que l'ivresse modérée, si tant est qu'elle soit possible, est une irrésistible invitation aux sensations, passons en revue nos cinq sens sous l'effet de l'alcool.
- Author: Leslie Brochot
- Tags: Boire, Juin - Illégal

On parle souvent de l'ivresse uniquement comme de ce moment où les mots prononcés sont à peine audibles car désarticulés. Ce moment où l'on penche, parfois prêts à vomir dans le sac du voisin, ou à s'endormir sur le canapé de la boîte de nuit. Mais selon moi, l'ivresse, liée à l'alcool, revêt plusieurs tonalités. L'ivresse démarre presque à la première gorgée partagée avec un ami, un amant, ses parents. C'est ce moment où, doucement, le plaisir et l'excitation d'être ensemble flirtent avec les premiers effluves d'éthanol et où nos perceptions se modifient légèrement. Il me semble qu'être ivre, légèrement ivre, est loin de la notion d'être ivre mort, et que cette sensation revêt bien des mystères et des plaisirs.

Je vous livre ici une partie du chapitre de mon livre [*Ivresse*](https://www.editions-apogee.com/le-savoir-boire/706-ivresse.html?ref=au-comptoir.com), publié aux éditions Apogée, avec ce passage où l'ivresse danse avec nos sens.

**Les cinq sens modifiés**

L’ivresse de nos sens est une incroyable expérience de l’imagination et du ressenti.

L’alcool libère de la dopamine, et pendant ce temps où la dopamine est délivrée en forte concentration, nous ressentons toutes et tous une sorte de moment de plaisir maximum. L’environnement, les gens, nos sensations physiques et psychiques s’associent à cet effet de récompense. Nous sommes bien. Les neurones deviennent plus réactifs à la signification d’un signal qu’au signal lui-même. En termes scientifiques, ils sont activés par les caractéristiques primaires du signal, et donc nous percevons les odeurs, les formes, les sons, les textures d’une manière délicieusement modifiée, au début tout du moins.

> L’ivresse nous positionne dans cet état second qui est propice à l’attention que l’on va pouvoir porter à l’odeur. 

**Le toucher**

Les capteurs sensitifs sous nos doigts se dilatent. Soudainement, toucher l’autre revêt une saveur plus exacerbée, plus délicate. On ne frôle pas la main de quelqu’un avec la même intensité. Effleurer une joue ou caresser des cheveux se montrent terriblement sensuels, agréables, addictifs dans l’état d’ivresse. Une étreinte ou un baiser se révèlent bien plus excitants et emplis de profondeur que dans la sobriété. Les sensations sont à fleur de peau et les pulsions ont de l’espace pour s’exprimer. Le frein du cerveau est freiné, à nous la liberté. De la pure jouissance tactile !

Si jouer avec le sable fin est une activité que je trouve éminemment agréable, le passage de chaque grain entre mes doigts au petit matin, après une soirée où la modération n’était pas de mise, devient l’un des instants les plus rares, où rien ne compte plus que ma sensation. Cette impression que le sable s’est soudainement transformé en microparticules de soie et de satin.

L’ivresse permet d’être connecté à ses ressentis plus qu’à son cerveau. On profite de l’émotion procurée par chaque centimètre de notre peau, une perception qui est unique, qui est la nôtre, rien que la nôtre. Les cellules du corps libérées du poids de notre mental dansent dans tous les sens et deviennent de formidables réceptacles à ressenti.

**L’odorat**

Qu’on se le dise, bien qu’il soit le sens le moins mis en avant des cinq à mon grand regret, l’odorat est celui qui est le plus abouti, loin devant la vision.

Je reprends les propos de Gabriel Lepousez : « On voit en trois dimensions. L’odorat perçoit, lui, en multidimensions, des dimensions qu’on ne connaît pas encore précisément.»

L’homme possède quatre cents récepteurs avec lesquels il pourrait théoriquement distinguer jusqu’à mille milliards de stimuli odorants. Un terrain de jeu fabuleux pour l’expression de nos ivresses. Impressionnant, non ?

Comme me l’exprime [Sarah](https://www.au-comptoir.com/sarah-bouasse-journaliste-odeurs/), notre “sérial sniffeuse” Au Comptoir, l’ivresse ne va pas, à proprement parler, augmenter l’acuité de notre odorat, mais c’est ce que nous faisons des messages odorants qui va être modifié dans nos épisodes d’ivresse. Elle ajoute que l’ivresse nous positionne dans cet état second qui est propice à l’attention que l’on va pouvoir porter à l’odeur. 

Les philosophes parlent d’acuité aux choses renforcée dans l’ivresse, eh bien, c’est la même voie pour les odeurs. Pour Sarah, l’état d’ivresse légère nous permet ce petit pas de côté qui fait qu’on va prêter attention à cette odeur-ci ou là, et peut-être s’y fixer. On va peut-être plus se permettre de ressentir ce qu’elle va générer en nous.

*Qui ne s’est jamais perdu dans le cou d’un amant ou d’une amante après deux ou trois verres de vin ?*

L’ivresse c’est ce moment, cette bulle où l’on est à la fois tourné vers l’extérieur, légèrement ou grossièrement désinhibé, mais aussi vers l’intérieur. C’est le phénomène d’entase. Comme les messages olfactifs viennent de l’extérieur mais renvoient toujours à des éléments intérieurs et personnels, cette libération en état d’ivresse est, de fait, très favorable à rendre notre sens de l’odorat à l’affût.

**Le goût**

Boire, comme manger d’ailleurs, c’est faire pénétrer une substance extérieure à nous à l’intérieur de nous. Déjà à ce moment-là commence l’ouverture de soi.

Comme on a pu le voir avec Gabriel Lepousez, l’éthanol, en modifiant la rigidité de notre frein du cerveau, libère de la dopamine, et donne l’impression, pour la même action, de plus de plaisir et d’amplitude. Buvez de nouvelles gorgées du même vin et le vin deviendra meilleur au fur et à mesure. Les choses deviennent exquises.

Nos exigences décroissent et notre plaisir augmente de façon exponentielle.

Sans compter, mais on s’écarte un peu du sujet, qu’avec les grosses ivresses, il se passe en nous tout un tas de chamboulements, les hormones sont sens dessus dessous et il arrive toujours une certaine heure où l’avidité de manger quelque chose de gras et de réconfortant se fait sentir. Sans rentrer dans les détails de la composition biochimique de notre corps en présence d’un surplus d’alcool, qui n’a jamais expérimenté la dégustation du [meilleur kébab ](https://www.au-comptoir.com/la-petite-histoire-du-kebab/)du monde à 4 h 30 du matin en retour de soirée ?

Ces moments de pures extases gastronomiques à bas prix resteront dans ma carrière de fêtarde d’incroyables instants de plaisir où le sens du goût, certes totalement déréglé, me fait toucher du doigt d’immenses bonheurs gustatifs.

**L’ouïe**

Le bruit, les sons, la musique, font partie intégrante de l’ivresse. On parle plus fort, on rit plus fort, on chante plus aisément, on danse sur les plus gros navets musicaux. Bref, être ivre dans le silence n’a pas la même saveur que dans le bruit.

Musique et ivresse se prennent la main et vous emmènent dans des sphères supérieures, dans des émotions exacerbées.

Des études ont été réalisées sur le lien entre diffusion de musique et rapidité de consommation d’alcool. Dans un bar urbain, par exemple, on y consommait 40 % de plus lorsque la musique tournait fort (91 dB = bruit d’un tracteur) que doucement (75 dB = bruit d’un aspirateur puissant). L’explication avancée par Fabrizio Bucella, docteur en physique et professeur de mathématiques de l’incertitude et de logique à l’Université libre de Bruxelles, est qu’une musique plus forte augmente le niveau d’excitation des individus, notamment leur fréquence cardiaque. Et, de facto, les personnes excitées boivent plus rapidement, les verres se vident plus vite, elles en prennent un autre. La boucle est non seulement bouclée mais s’entretient elle-même.

Dans l’ivresse, les sons se distendent, la musique revêt une amplitude et une profondeur particulières. Les notes de piano ou les percussions qui se superposent à la musique électro me donnent l’impression, avec un petit coup dans le nez, de sauter sur le flot de la partition. La musique me paraît à la fois une et plusieurs. J’entends toutes les notes, tous les instruments de façon isolée en même temps que dans l’ensemble du morceau. Je m’étonne moi-même d’ailleurs de cette faculté que je possède uniquement dans des moments d’ivresse. La dissociation que l’on a de soi-même, je l’ai avec la musique.

**La vue**

L’ivresse brouille les pistes, floute notre vision. Notre champ de vision se rétrécit, pour amener la lumière sur les objets qui nous font face. Rien d’autre n’a de place que ce que l’on voit en accès direct, là juste devant. N’est-ce pas l’essentiel ?

S’ajoute aussi souvent à cela le moment de la journée où l’ivresse choisit de se loger.

Je suis une fervente partisane des déjeuners d’été qui se prolongent, accompagnés du doux son des bouteilles de bulles, de blanc ou de rosé qui s’ouvrent les unes après les autres et qui nous emmènent vers une sieste bien méritée. Mais mes ivresses, et les vôtres aussi je suppose, se logent bien plus volontiers à la nuit tombée.

> *Le noir fait s’évanouir les formes, et la nuit constitue le décor privilégié de l’enivrement.*

Le temps est élastique, les gens se fondent et se confondent dans l’obscurité grandissante d’une soirée. Les pupilles se dilatent pour essayer d’y voir plus clair, puis l’alcool joue son rôle, on lâche prise. La vue, qui est notre sens premier, ce formidable outil de contrôle, se voit domptée et légèrement perturbée par nos ivresses. Grand bien nous fasse, ce sens majeur s’estompe quelque peu pour laisser plus de place au toucher, à l’ouïe et à l’odorat.

Par Leslie Brochot

*\*L’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.*