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« Les femmes auraient inventé le vin, au paléolithique » Alicia Gallais
En travaillant ce sujet, je me suis avant tout demandé ce que je voulais dire. Je ne voulais pas faire un énième article sur la place des femmes dans l’histoire du vin. Dire que les femmes ont toujours, et de tout temps, été présentes mais invisibles ou oubliées, ça on le sait, et ça n’allait pas vraiment faire avancer le sujet. Pour documenter ma pensée au-delà des différents ouvrages que j’avais sous le coude, je me suis entretenue avec Alicia Gallais, œnologue et enseignante-chercheuse en économie du vin à la Burgundy School of Wine and Spirit Business, qui travaille sur ce sujet des femmes dans le monde du vin.
Avant même de débuter l’échange, Alicia me fait part d’une pensée. « Tant que le monde du vin refoulera de près ou de loin les femmes, il ne pourra pas s’en sortir. Changer profondément les fondements de notre monde viticole et notre vision des gens dans le milieu du vin est essentiel dans cette conjoncture de crise de la filière. Et l’une des clés de la résolution du problème, ce sont les femmes. » Boom ! Alicia pose ça là et me laisse à mes questions préparées qui me semblent soudain un peu fades.
J’ai été curieuse de comprendre ce point de vue engagé, mais avant ça, je suis obligée de vous donner quelques clés de lecture.
Et la femme créa le vin !
Certaines hypothèses suggèrent que les premières observations de fermentation pourraient être liées à la cueillette de fruits sauvages, activité souvent associée aux femmes dans les sociétés préhistoriques. Toutefois, aucune preuve scientifique ne permet d’attribuer l’invention du vin à un groupe particulier. Les données archéologiques indiquent plutôt une découverte progressive et collective de la fermentation, avec une véritable production de vin attestée seulement à partir du Néolithique. Et dans « découverte collective », il y a les femmes aussi. Alors qu’a-t-il bien pu se passer pour que, d’un projet collectif, on se retrouve ensuite à interdire l’accès des femmes au chai ou aux écoles de sommellerie ?
Virage numéro un.
Jusque-là, les femmes avaient le droit de consommer et de produire du vin comme les hommes. Le premier virage s’opère au moment de l’avènement des outils, car ils ont permis de se sédentariser. On observe une perte globale de la place des femmes à l’arrivée de la sédentarisation et des notions de propriété.
Le second virage gréco-romain (qui n’étaient pas de grands féministes).
Puis arrive l’époque gréco-romaine. Si cette période a été celle des grands philosophes, elle n’a pas été la plus propice aux droits des femmes.Les messieurs de l’époque, obnubilés par leur lignée, avaient très peur de l’adultère. Or, une femme qui boit, on le sait, c’est l’adultère assuré (dixit les fragiles masculinistes). Chez les Romains, la peine capitale pouvait être prononcée si une femme était surprise en train de boire du vin.On observe donc, dès l’Antiquité, ce besoin de contrôle des femmes, qui passe, entre autres, par l’interdiction de leur accès au vin. Chez les Romains, cela ne plaisantait pas du tout. Chez les Grecs, c’était un peu plus flexible, mais avec une consommation tout de même encadrée.
Troisième virage sanguin et religieux.
L’histoire ne s’arrête pas là et se durcit avec l’avènement du christianisme. Pour la faire courte, ces histoires d’impuretés féminines nous ont été gentiment léguées par l’Ancien Testament, qui déclarait les menstruations comme un état de séparation du sacré et donc un « état d’impureté temporaire » – Lévitique (chap. 15). Au même titre que d’autres fluides corporels (y compris masculins, mais ça, on l’a laissée de côté pour se concentrer sur le sang des femmes). Bien que le christianisme tende, en fait, à relativiser ces lois de pureté, les mentalités anciennes persistent. Des interprétations ultérieures, dans des sociétés patriarcales, vont associer le corps féminin à la faiblesse, au désordre ou à la tentation. Associant, tant qu’à faire, les menstruations au diable, faisant des femmes des êtres impurs, et basta, c’est plus simple. Tous les clichés de l’impureté sur le sang des femmes et les préjugés s’ancrent à ce moment-là.
C’est donc avec ce joli bagage que les femmes partent à l’assaut du monde du vin au XIXe siècle.
Trois grandes dames en pionnières

· Barbe-Nicole Clicquot, première grande femme « iconique » du vin qui devient célèbre au tout début du XIXe siècle (1805), en dirigeant la maison Veuve Clicquot après la mort de son mari. Elle invente notamment des techniques clés du champagne.
· Louise Pommery, elle aussi reprend la direction de la maison Champagne Pommery à la mort de son mari en 1858, et devient une figure clé du marketing du vin.
· Joséphine de Lur-Saluces, elle n’aura pas besoin d’attendre la mort de son mari, ouf. Elle hérite du domaine de sa famille, le Château d’Yquem.
Il faudra donc attendre le début du XIXe siècle pour voir l’apparition de figures féminines majeures. Est-ce que ça a suffi à changer les choses en profondeur ? Non évidemment.
La faute à Napoléon ?
Il serait bien réducteur de ma part de faire porter le chapeau à ce petit hyperactif qu’était Napoléon, mais, soyons honnêtes, le Code Napoléon, autrement dit le Code civil, promulgué en 1804, n’a pas été le meilleur allié du droit des femmes. Parce que quand le truc commence en « empêchant la femme de disposer juridiquement de statut », ça part mal. Les femmes cumulent donc le fardeau des légendes débiles + des barrières sociales généralisées, et légiférées. Petit rappel : les femmes ont obtenu le droit de vote le 21 avril 1944 et, en 1965, réforme du Code civil : les femmes mariées (la majorité) ont obtenu le droit d’ouvrir un compte bancaire à leur nom et de travailler sans autorisation de Monsieur.
Merci la guerre ?
La Seconde Guerre mondiale a été un autre virage dans l’histoire des femmes et du vin. Les hommes partaient aux combats, et les femmes propriétaires d’établissements viticoles se sont retrouvées à assurer (sans faire tourner le vin) la production. Mais ce n’est qu’à la fin des années 1990 que les femmes ont réellement obtenu des droits reconnus, notamment dans le domaine agricole, où elles peuvent être officiellement considérées comme exploitantes et bénéficier de tous les statuts sociaux associés.
« Le rôle des femmes est clé dans la résolution de la crise du vin. » Alicia Gallais
Aujourd’hui, on en est où ?
L’invisibilité des femmes dans le monde du vin est tristement le reflet de leur invisibilité dans la société et le monde du travail, tout simplement.
Je vous confie cette anecdote édifiante dont j’en ai eu vent. Jusque dans les années 2000, dans une école de sommellerie prestigieuse, lorsqu’un CV de femme était déposé sur le bureau des inscriptions, il était refusé sur le champ, poubelle. Non pas parce que le profil n’était pas à la hauteur, ni par misogynie de la direction, mais parce que les femmes n’avaient à l’époque « aucune chance d’entrer par la suite dans les établissements requérant des sommeliers. Ni les chefs, ni les clients n’étaient prêts à laisser une femme leur parler du vin. »
**Ma source souhaite rester anonyme
Pas étonnant donc que les femmes ne soient pas encore tout à fait l’égal de l’homme en sommellerie. Mais le vent tourne, enfin.
Alicia me partage quelques chiffres. « Aujourd’hui, à peu près un tiers des domaines viticoles sont tenus par des femmes, ce qui est plus que dans le reste du monde agricole. Dans les écoles d’œnologie, de sommellerie et autres métiers liés au vin, il y a au moins autant d’hommes que de femmes en études, et ce depuis une dizaine d’années. Mais ensuite, on constate des sorties de route. On ne voit plus toutes ces femmes dans les hauts postes, dans les hautes fonctions des institutions du vin (présidence de l’interprofession, chef d’équipe de sommellerie, concours de sommellerie…). » Les causes sont multifactorielles et changent lentement, mais le monde du vin, à l’image du reste de la sphère professionnelle, est encore tenu par des hommes, qui parlent aux hommes.
Et si la crise de la filière était une excellente opportunité de changer les choses ?
En ouverture de cet article, j’ai mentionné le pavé dans la mare jeté par Alicia. Selon elle, « le rôle des femmes est clé dans la résolution de la crise du vin ». La sphère et le discours du vin doivent se diversifier. Bien que ce milieu soit rural avec beaucoup d’a priori, seul un changement profond pourra changer l’avenir du vin. « Aujourd’hui, les femmes boivent autant que les hommes et achètent du vin à 65 % de plus que les hommes ». Malgré cette réalité, le milieu ne s’adresse pas particulièrement à elles. Le monde du vin est encore très conservateur, avec des messages de patrimoine, de culture, de terroir, de transmission (et il faut garder cela). Mais il va falloir aussi apprendre à parler autrement. Employer d’autres mots, d’autres idées, accueillir différemment. Transmettre sans imposer, écouter, poser des questions et s’adapter à la consommation et aux changements de nos sociétés. Une adaptation plus multiple et moins phallocentrée est nécessaire.
Si la filière du vin et l’ensemble de ses acteurs ignorent les signaux et ne décident pas fondamentalement de s’adresser aux femmes, aux jeunes, aux personnes de couleur, en racontant les histoires autrement, en ouvrant les frontières, en étant plus respectueux de l’écologie (qui est un point fondamental pour les jeunes générations), et sans craindre d’être inclusifs, ces groupes de personnes continueront de se détourner du produit, jusqu’à peut-être rompre totalement.
Dans ce cadre-là, oui, les femmes ont un immense rôle à jouer. No woman, no wine, et ce n’est que le début !
Par Leslie Brochot