Aller au contenu

Débuter, patienter, goûter

Attente perpétuelle, espoirs, émotion. Le temps comme pilier des vignerons.

photo @LeslieBrochot

Table des matières

Un jour, l’idée naît : je vais faire du vin. Puis, de l’idée à la terre, de la terre à la première grappe, du raisin au vin. Du vin au verre. Combien de temps ? Et malgré l’âme décidée, combien d’obstacles de natures exotiques ? De lois administratives illisibles à celles d’un ciel devenu capricieux. Mais rien n’y fait. Les mains terreuses, le vigneron débutant amorce un cycle jusqu’alors inconnu : celui de l’attente perpétuelle, allant de pair avec un sentiment d’espérance. 

L’attente du fruit, d’abord. Tout juste plantée, une vigne met en moyenne quatre ans avant de livrer ses premières grappes, sous réserve d’obstacles modérés. Si celle-ci est greffée, l’intelligence bio-chimique des plantes – qui fera l’objet d’un article à part entière – aura certes le pouvoir d’accélérer le processus, mais au prix d’un investissement supérieur.

Espoir, donc, que « la vigne prendra », que le sol choisi saura recevoir et accueillir les premières racines. Le taux de prise d’un vignoble étant extrêmement variable, accepter l’échec et la perte est indissociable de l’aventure. Espoir, encore, de saisons clémentes, ce qui résonne aujourd’hui comme une utopie. Alors, suivant la loi du temps, les premiers fruits apparaissent enfin. Des grappes-bijoux dont la préciosité échappe à qui n’aurait jamais semé. Et si l’arrivée des raisins marque incontestablement une première victoire, d’ici à voir son verre rempli... bonne chance. Se lancer dans l’art de la vinification s’apparente à démarrer le métier de funambule. À ciel ouvert, dans l’infinité du paysage et des vignes, le vigneron est un minuscule élément soumis aux lois de l’immensité. Mais en cuverie, à l'abri de la lumière, le vigneron devenu immense se retrouve soumis aux lois du minuscule. Dans les cuves, foudres, amphores (mais aussi wine-globes, clivers, demi-muids), tout ne tient qu’à un fil, c’est le règne du micro. Ah, fidèle duo attente-espoir. L’attente, aussi fascinante qu’angoissante, de la fermentation. Magie naturelle des levures, enzymes et autres micro- organismes. L'espoir qu’elle s’accomplisse sans accros. Tout est nouveau et inconnu : c’est la beauté des débuts.

Alors, une fois devenu vin, ce jus qui n’en est plus un pourra être mis en bouteille. Flacon en main, l’Homme réalise qu’il est, lui, devenu vigneron. L’abstrait « Je vais faire du vin » s’est matérialisé. « J’ai fait du vin ! »

Nouvelle victoire. On goûte avec émotion. On goûte, certes, mais on ne boit pas encore, car à l’exception de notre cher Bojo’Nouveau, le jeune vin nécessite un temps de repos. Quelques mois ou quelques années, selon la destinée que lui prédit son géniteur de vigneron. Intuition souvent, patience toujours. Quand finalement les voici. Trônant sur les étales d’un caviste avide de découvertes, les premières bouteilles du débutant-funambule-utopiste-vigneron marquent, enfin, l’aboutissement et la reconnaissance de son action. Ainsi, en choisissant un vin parmi tous ces flacons qui, eux aussi, attendent d’être goûtés, ne serait-ce pas la patience et l’espoir que l’on honore ? Le goût du temps long est-il devenu si rare qu’on le protège ? 

Avec justesse, boire du vin est assurément un geste qui remercie et nous lie à la volonté, la poésie et le hasard d’un vigneron inconnu.

Je me rappellerai toujours de la peur abyssale en goûtant cette première cuvée. Ma tentative de coopération avec la nature allait-elle être concluante ? Ce vin représentait non seulement le travail du temps, mais aussi une histoire familiale dont je devenais la passeuse. La première gorgée fut presque étourdissante et, face aux regards enjoués d’amis-cobayes, la félicité intérieure qui se diffusait reste inoubliable. Une saveur d’infini pourtant très éphémère : qu’en serait-il l’année prochaine ? Oh, attente, oh, espoir...

Par Elle Rogosky

commentaires

Dernier

Herbe avec rosée

Les odeurs de l’été : l’herbe coupée

Il ne doit pas être loin de 15 h, la table est débarrassée et le lave-vaisselle lancé. Vous êtes dans le jardin, tranquillement vautré dans une chaise longue avec un livre dont les mots commencent étrangement à vous bercer… quand un vrombissement vous tire de cette délicieuse torpeur. C’

Membres Publique
🍽️ Comptoir du mois : La Base

🍽️ Comptoir du mois : La Base

Au cœur des Batignolles, à l'ombre de La Fondation - un hôtel cinq-étoiles de son temps, La Base, joue les bistrots malins. Devanture contemporaine signée Roman & Williams, comptoir accueillant, bourdonnement ouaté  : dès la porte poussée, on se sent à l’aise Blaise à la Base. Parée pour

Membres Publique
Meli melo de glaces

Top 10 des glaciers de ouf

Si vous on dit qu’ Au Comptoir, on ne suce pas que des glaçons, vous pouvez nous croire ! Cet été, pas de pitié pour les boules, bâtonnets et autres coupes glacées, dont Marcelle a tiré la fine fleur pour vos beaux yeux, où que vous soyez.   1. Emkipop Coloré et

Membres Publique
Illustration Femme vin

Sélection de ch'nins et rosés qui vont bien

Du ch'nin au rosé, il y a plusieurs chemins mais tous deux mènent à de grands plaisirs gustatifs. Dans cette sélection, nous vous proposons les cuvées de rosés ainsi que les cuvées de chenin blanc de Loire que l'on déguste sans se faire prier. Une fois

Membres Publique