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Vivre l’ivresse peut-il permettre de se rencontrer soi-même? J’ai eu l’occasion de me pencher sur la question lors du travail de recherche pour l'écriture de mon ouvrage Ivresse, publié en mars 2024 aux Editions Apogée.
Je vous partage un chapitre sur la question.
« Tu t’es vu quand t’as bu ? »
Cette phrase que l’on a tous entendue maintes fois revêt une double signification.
La première : « Regarde ta tronche sur les photos, t’as pas l’air d’un Prix Nobel quand t’as bu. » Cette version, nous l’avons en tête je crois. Mais c’est sur la deuxième lecture, bien plus profonde, que j’ai voulu me pencher, au risque de tomber dans les abysses d’une réflexion vertigineuse.
Se voir quand on a bu, ce peut être s’économiser quelques séances de psy et passer directement à la case « voilà mon problème docteur ».
Je m’explique.
La philosophie nous apprend à regarder avec un autre point de vue. En ce sens, l’état d’ivresse, en favorisant une sorte de dissociation, peut devenir un formidable outil d’accès à soi. L’ivresse nous impose une ouverture, un troisième œil sur nous-mêmes, nos pensées, nos émotions telles qu’elles sont à l’instant T. Nous sommes capables de dissimuler un nombre incalculable de ressentis, de pensées, de réflexions avec nos masques sociaux dans la sobriété. Mais l’ivresse, elle, remue l’âme et nous met à nu.
Ce qui est curieux dans Le Banquet, c’est que l’ivresse est ritualisée, conscientisée, presque sacralisée. Ce n’est pas juste l’envie de se mettre à table et de s’en jeter un max derrière la cravate. Ceux qui considèrent que l’ivresse est un outil et qui sont prêts à faire cette plongée dans certaines parties intimes et parfois impénétrables de l’être peuvent alors espérer quelques immersions très intéressantes.
On pourrait d’ailleurs faire le parallèle avec certaines personnes qui cherchent un voyage à l’intérieur d’elles-mêmes à travers la consommation de certaines boissons psychoactives comme l’ayahuasca, cette décoction végétale hautement psychotrope ; cela pourrait être considéré de la même façon avec l’alcool.
Mais la difficulté, le problème même si j’ose dire, c’est que l’alcool est devenu un produit de consommation courante et quasi quotidienne, alors nous avons perdu ce rapport-là. Il ne tient qu’à chacun de nous de prendre la mesure de la puissance de nos ivresses.
L’ivresse ne crée pas une nouvelle personne ; au contraire elle restaure les parties de nous que l’on met de côté en société. Elle fait ressortir ce que l’on dissimule, ce que l’on tente parfois tant bien que mal de masquer, de contenir dans la sobriété. Cela restaure l’amplitude de notre gamme émotionnelle et de notre gamme de pensées.
L’ivresse exacerbe le « soi » véritable. Notre état, nos comportements, nos réactions dans l’ivresse peuvent être, in fine, un message, un révélateur de notre état intérieur auquel nous n’avons parfois pas ou plus accès. Ce qui permet d’être provisoirement non pas un autre, mais d’être hors de nous-mêmes, pour mieux nous observer.
Personnellement je n’ai jamais frappé mes amis, ou les voisins de table sous le coup de l’ivresse, pas étonnant, j’ai assez peu de colère en moi et je ne suis pas bagarreuse de nature. L’ivresse ne crée pas la violence en tant que cause à elle seule, même si elle peut bien entendu rendre plus facile son apparition.
Si je rencontre des difficultés dans ma vie, et que je m’abandonne à quelques verres de trop, il y a de fortes chances pour que les rigolades des premiers verres se transforment en chutes du Niagara et autres épanchements pleurnichards. En revanche si je vais bien, donnez-moi quelques canons et je peux transformer le pot de départ de l’équipe compta en véritable festival d’humour et de débauche.
Pour être tout à fait transparente, il m’arrive parfois d’avoir la main leste sur les verres de vin pour voir ce qui va sortir. L’occasion pour moi le lendemain de faire un petit bilan de mon état de santé psychique et moral.
Il y aurait donc des ivresses dignes d’être vécues. Telle une expérimentation très particulière de la conscience de soi et du monde, grâce à la chimie mystérieuse de l’alcool dans notre organisme.
Mais si l’ivresse est un outil d’élargissement des expériences, on peut dans ce cas se poser la question : a-t-on envie d’élargir ses expériences ?
D’où le fait que certains rejettent totalement la possibilité d’être pompettes, ou ivres. Peut-être par crainte de ce qui va ressortir ? Simple supposition.
- Si l’ivresse enlève le « sur-moi », quel moi va apparaître ? Si l’ivresse désinhibe, qu’est-ce qui va être montré ?
- Si l’ivresse nous révèle à nous-mêmes, qu’est-ce qui va être dévoilé ?
- Si l’ivresse nous rend vulnérables, qui va nous protéger ?
S’entremêle également à cette réflexion le concept de in vino veritas. Une locution latine qui se traduit littéralement par « dans le vin, la vérité ». C’est l’idée que, lorsque nous sommes sous l’influence de l’alcool, nous avons tendance à révéler les vérités les plus profondes ou à exprimer nos pensées et sentiments de manière plus honnête et directe, de formuler des opinions sincères. Car les filtres et les masques tombent sous le coup de l’ivresse, libérant dès lors le miroir de vérité.
Cette information en poche, il va devenir compliqué de prétendre que les textos envoyés à ses « ex » à 2 heures du mat’ dans lesquels s’alternent péniblement les « Je pense à toi » et les « J’ai envie de toi » truffés de fautes d’orthographe ne sont pas vraiment de nous. Le sempiternel « J’étais ivre et je ne pensais pas ce que j’ai écrit », ou encore le « Ce n’était pas moi mais mon double maléfique » ne tiennent plus.
Au contraire, il s’agit exactement de ce qu’on souhaitait exprimer, sur le moment en tout cas, mais qu’on arrive normalement à contrôler quand on est sobre.
Comme le dit Song Lian, peintre chinois du xive siècle :
« Dans l’ivresse réside la lucidité. »
Cet abandon lié à l’ivresse devient parfois une excuse à des comportements ou des propos tenus alors qu’on était ivre. Mais l’honnêteté intellectuelle veut que l’on admette que c’est bien le contraire qui se joue. C’est parce que l’on est ivre que l’on parvient à faire ou dire des choses qui paraissent impossibles en temps normal.
C’est peut-être finalement Françoise Sagan, femme de lettres française à l’esprit affûté, qui l’exprime le mieux en disant que « quand on est ivre, on dit la vérité et personne ne vous croit ».
Leslie Brochot
Retrouvez l'ouvrage IVRESSE de Leslie Brochot