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Suzanne et Arlette Portalis, portrait de Mesdames Mourvèdre

Portalis : un nom dont la réputation n’est plus à faire. Mais qui sont ces femmes Suzanne et Arlette, qui se cachent derrière le château Pradeaux, l'un des plus grands domaine de Bandol?

Arlette Portalis motage
Photo @Château Pardeaux (Montage)

Table des matières

En octobre 2022, j’ai passé quelques jours à Bandol pour enregistrer plusieurs épisodes de podcast. Bien qu’originaire de la région et y ayant passé de nombreux étés, c’est une région viticole que je dois encore découvrir. J’ai rarement vu les vins de l’appellation sur les tables de ma famille. J’y vais donc les sens en éveil, impatient d’en savoir plus. Les discussions sont riches et les rencontres très fortes. Agnès Henry de La Tour du Bon. Jean-Philippe Fourney du domaine Baravéou. Tous les deux me marquent dans des styles très différents.

Au milieu de nos échanges animés, chacun mentionne une personne : Arlette Portalis. Portalis, ce nom ne m’est pas inconnu. Il s’agit de la famille propriétaire du château Pradeaux, dont la réputation n’est plus à faire. Mais c’est la première fois que j’entends parler d’Arlette, qui semble avoir été une femme décisive pour Bandol. Je garde ce nom mentionné brièvement dans un coin de ma tête, avec l’envie d’y revenir.

L’exil varois

Lorsque je lance mes recherches en mars 2026, je me rends vite compte que la tâche est ardue. Il existe bien un article paru dans les années 80 dans la Revue du Vin de France, quelques mentions sur des sites plus ou moins obscurs, mais guère plus. Alors je pars à la source en m’entretenant avec Étienne Portalis, neuvième génération de vignerons au château Pradeaux, pour découvrir une vie extraordinaire et un autre personnage clé.

Le château Pradeaux appartient à la famille Portalis depuis 1752. À l’époque, on y produit essentiellement de l’huile d’olive et un soupçon de vin. La propriété est en grande partie détruite pendant la Révolution française, puis subit les affres du phylloxéra à la fin du XIXe siècle. C’est au XXe siècle que le château Pradeaux retrouve toute sa splendeur. En 1939, Suzanne Portalis décide de quitter la capitale avec sa fille Arlette pour fuir la guerre. Direction la Provence, et plus précisément Saint-Cyr-sur-Mer, au château Pradeaux.

Arlette a 31 ans et c’est un changement de vie radical. La famille de Portalis, autrefois membre de la noblesse d’Empire, évolue dans la haute société parisienne. « Le métier d’Arlette était d’être mondaine », me raconte Étienne Portalis, « mais aussi couturière et un peu mannequin ». Suzanne protège sa fille et la famille avec poigne. Pour Arlette, la bascule se fait au cours de la guerre lorsqu’elle apprend par la presse que son fiancé, resté à Paris, s’est marié avec une autre. C’en est fini des hommes. Elle les juge indignes de confiance, irrécupérables. Elle décide alors de travailler pour montrer qu’elle peut les dépasser.

Le choix du mourvèdre

La vie varoise est un choc et pourtant, les deux femmes vont faire renaître la propriété de ses cendres en faisant fructifier leur carnet d’adresses. Suzanne est par exemple proche du baron Le Roy, le père des AOC françaises, qui deviendra par la suite un intime d’Arlette. C’est lui qui suggère à Suzanne et Arlette de mettre le mourvèdre en lumière. Avant la création de l’appellation en 1941, les cépages sont nombreux : alicante, grenache, barbaroux, mourvèdre… Le baron Le Roy est séduit par la personnalité de vieux vins de mourvèdre, issus de vignes préphylloxériques. À cette époque, la création d’une appellation était guidée par l’idée de mettre en lumière des spécificités régionales, un terroir. Et le mourvèdre est encore « libre ». Suzanne et Arlette participent activement à la définition du cahier des charges de Bandol et aident à faire pencher la balance en faveur du mourvèdre.

Suzanne décède en 1962. Arlette se retrouve seule à la tête de la propriété. Elle mène une vie originale dans ses vêtements dépareillés et colorés. Une existence parfois peu compatible avec la bonne gestion d’une entreprise. Elle vit la nuit, joue pendant des heures au scrabble avec un de ses employés. Les jurons fusent. Et puis elle vend à la tête du client. Comme cette fois où elle refuse d’en servir un, car il a les cheveux longs…

Une vision pour Bandol

C’est une personnalité puissante, qui défend son château et son mourvèdre bec et ongles. Quand la famille de Saint-Victor arrive dans la région, elle est une des rares à leur tendre la main. Bourguignons d’origine, fortunés, ils sont mal accueillis. Arlette y voit une opportunité. L’argent ouvre des portes, permet de voyager et de faire la promotion des vins. Toute la région peut en profiter. Car Arlette a une vision pour Bandol. Celle de grands vins rouges. Elle le sait, elle le sent.

Sans mari et sans enfant, elle adopte son neveu Cyrille, peu après sa naissance en 1962. Il sera son héritier. « Mes parents en ont bavé », me dit Etienne. « La propriété n’était pas forcément très bien gérée, mais il y avait la réputation des vins. Et surtout, Arlette a transmis la passion de Bandol à mon père. Le mourvèdre coule dans ses veines ».

Si vous vous rendez à Bandol comme je le fais de temps en temps, n’hésitez pas à mentionner le nom d’Arlette aux anciens, autour d’un verre de mourvèdre (ou de pastis). Après un sourire en coin, vous devriez avoir droit à une belle anecdote. Car les personnalités comme la sienne sont rares.

Par Romain Becker

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