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Parmi les idées reçues auxquelles je me frotte le plus souvent, il y a celle qui consiste à penser que certains ont un « bon nez » et d’autres un « mauvais nez » – voire un « nez de merde », comme quelques-uns s’en désolent parfois. Il semble acquis pour beaucoup que la Nature ne dote pas tout le monde des mêmes capacités olfactives, quelques élus étant prédisposés dès la naissance à une acuité incroyable tandis que d’autres sont voués à vivre avec un tarin médiocre. Perso, ça m’agace. Parce que cette manière de voir les choses enlève beaucoup de mérite aux gens comme les parfumeurs et les œnologues – dont les performances olfactives hors du commun ne s’expliquent pas par un simple coup de chance, mais par une somme ahurissante de travail – et, plus regrettable encore, elle laisse penser que ça ne sert à rien de s’acharner si le destin nous a refourgué l’un de ces fameux nez de merde.
Bien décidée à combattre ces préjugés, j’ai souvent loué l’odorat comme un sens universel, face auquel nous sommes tous grosso modo au même niveau. Hélas, je n’avais pas complètement raison (c’est très rare, mais ça arrive). Récemment, je suis tombée de ma chaise en découvrant qu’une étude brésilienne, publiée en 2014, avait démontré une différence significative entre le nez des hommes et celui des femmes – ou plus précisément entre le bulbe olfactif des premiers et celui des secondes. Le bulbe olfactif, c’est la zone du cerveau qui prend en charge les signaux émis par nos récepteurs olfactifs, situés au fond du nez. Le premier relais cérébral de l’odeur. Et accrochez-vous : celui des femmes comporte en moyenne 43% de neurones en plus. 43%, soit quasiment la moitié. Oui, c’est énorme. Surtout si on considère – comme le font les auteurs de cette étude – que le nombre de neurones dans le bulbe olfactif détermine directement les capacités olfactives de l’individu. Ça voudrait dire que les femmes sentent, en moyenne, 43% « mieux » que les hommes – un avantage dont les chercheurs postulent qu’il pourrait être une adaptation ancestrale, visant à trouver le meilleur partenaire.
"En matière d’odorat comme ailleurs, c’est une chose d’avoir un bon équipement, et c’en est une autre de bien s’en servir."
Pourtant – me suis-je immédiatement fait la remarque – il est très clair que les femmes ne sont pas les seules à exercer des métiers qui exigent d’avoir un « bon nez ». Dans l’univers du parfum que je connais bien, il existe certes des professions typiquement féminines : les évaluateurs – ces personnes qui épaulent les parfumeurs dans la partie olfactive de leur travail et sentent avec eux leurs créations en cours – sont si souvent des femmes qu’on parle assez spontanément d’évaluatrices. Dans les labos des grandes sociétés, là où l’on pèse les formules en cours d’élaboration, j’ai plus souvent croisé des laborantines que des laborantins. Mais côté création, les hommes sont bien là et ils se sont même – ô surprise – taillé la part du lion. Dans l’univers du vin et des spiritueux, qui m’est moins familier mais que j’apprends à découvrir, je crois pouvoir affirmer que les mecs ne sont pas franchement sous-représentés. Vigneron, maître de chai ou sommelier restent des professions assez masculines. Et quand je tape « meilleur œnologue du monde » sur Google, la première page ne me révèle que des noms d’hommes.
Que faut-il déduire de ce qui semble, à première vue, un paradoxe ? Comment se fait-il que les femmes, si elles sentent mieux, ne soient pas sur-représentées dans les professions typiquement olfactives ? Par souci de ne pas trop m’étaler, je vais réprimer l’envie de déplorer que notre société patriarcale maintienne injustement les femmes dans l’ombre des hommes (ou à l’extérieur du chai), même à compétences égales, même à compétences virtuellement supérieures de 43%. Et je vais plutôt me concentrer sur ce qui me semble une bonne leçon à tirer : en matière d’odorat comme ailleurs, c’est une chose d’avoir un bon équipement, et c’en est une autre de bien s’en servir. Femme ou homme, vous pouvez naître avec un nez tout à fait basique et devenir, par l’entraînement, un parfumeur ou un œnologue exceptionnel. L’odorat se muscle, et ce n’est (presque) pas une façon de parler : il a déjà été observé par IRM, chez des personnes qui l’exerçaient quotidiennement, que les aires cérébrales dédiées à l’olfaction se densifiaient. À l’inverse, vous pouvez très bien naître avec un « super nez » et le laisser en friche – ce qui est malheureusement un cas de figure beaucoup plus répandu, l’odorat étant un sens largement négligé, que personne ne nous encourage vraiment à exercer dans la vie de tous les jours (sauf moi). Voilà, finalement, en quoi nous sommes bel et bien égaux face à l’odorat : nous avons toutes et tous la possibilité de l’exercer en conscience, de le cultiver et de développer notre capacité à en parler. Finalement, je n’avais pas tout à fait tort.
Par Sarah Bouasse