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Nos goûts, ils viennent d’où ?

Notre cerveau est ainsi fait que le contexte émotionnel dans lequel nous apprivoisons un goût et/ou une odeur conditionne très largement l’opinion que nous avons d’elle.

Photo @SarahBouasse

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Il paraît que les goûts et les couleurs ne se discutent pas. Oui mais n’empêche : comment se fait-il qu’un individu aime X et déteste Y, alors que son voisin… c’est tout l’inverse ?

En matière d’alimentation, de boisson ou d’odeurs, chercher à retracer l’origine de nos préférences, c’est forcément plonger dans nos souvenirs. Notre cerveau est ainsi fait que le contexte émotionnel dans lequel nous apprivoisons un goût et/ou une odeur conditionne très largement l’opinion que nous avons d’elle. Exemple : si une vieille personne acariâtre vous a obligé·e à finir une assiette de choucroute en colo quand vous aviez 8 ans, il y a de fortes chances pour que vous soyez plutôt peu enclin·e à la choucroute par la suite. À l’inverse, si votre mamie adorée glissait toujours quelques gouttes d’eau de fleur d’oranger dans les crêpes du dimanche, on peut raisonnablement parier que vous adorez jusqu’à ce jour la fleur d’oranger, dans les crêpes comme ailleurs.

Puisque « nul homme n’est une île », comme dirait John Donne, notre histoire personnelle est intimement liée à un espace-temps donné.

Le premier facteur de nos goûts et nos dégoûts, c’est notre histoire personnelle, celle dont on se souvient… mais aussi celle dont on ne se souvient pas. Perso, je cherche toujours à comprendre pourquoi l’odeur du parfum L’Air du Temps de Nina Ricci me rend systématiquement et profondément triste. Il y a forcément une explication, une association involontaire que j’ai faite avec ce parfum, mais je ne l’ai pas encore trouvée. Dans un autre registre, j’ai toujours trouvé intéressant que l’odeur de l’essence — vous savez, celle qui flotte dans les stations-service — soit aussi clivante. Certains la détestent, les autres l’adorent. Ma théorie — qui reste à vérifier : ceux qui la détestent sont ceux dont les parents s’engueulaient sur la route des vacances. Fin de l’anecdote.

Et puisque « nul homme n’est une île », comme dirait John Donne, notre histoire personnelle est intimement liée à un espace-temps donné. Le pays et la culture dans lesquels nous naissons et grandissons, les traditions culinaires de notre région, la flore particulière des paysages qui nous entourent, tout cela a une influence directe sur les expériences gustatives et olfactives que nous faisons. Or plus un goût ou une odeur nous est familier, plus il y a de chances que nous l’appréciions. Exemple : nous, en France, on connaît (et bien souvent, on apprécie) l’odeur du camembert. Mais faites renifler un plateau de fromage à un·e Vietnamien·ne qui n’en a jamais croisé de sa vie, et observez sa réaction. Ensuite, demandez audit·e Vietnamien·ne de vous faire sentir un durian, ce fruit exotique très prisé dans toute l’Asie du Sud-Est et qui, objectivement, sent le jus de poubelle et les oignons pourris. Et là, observez-vous vous-même, et dites-vous bien qu’on est toujours l’étrange(r) d’un autre. Ou, comme dirait Orelsan : « À l’étranger t’es un étranger, ça sert à rien d’être raciste. » CQFD.

Et puis, si on veut être tout à fait exact (ce qui est certainement votre cas si vous avez lu jusqu’ici), il faut ajouter à ces facteurs individuel et culturel des facteurs génétiques et contextuels. Je vais être brève, promis. Génétique, dans le sens où nous ne percevons pas tous les mêmes goûts et les mêmes odeurs, un peu comme le bleu du ciel que je vois n’est pas tout à fait le bleu du ciel que vous voyez, vous. Le hasard de la génétique munit chaque individu d’un « équipement » différent qui induit des variations dans nos perceptions. L’exemple le plus parlant, c’est sûrement la coriandre, pour laquelle certains d’entre nous éprouvent une immense aversion (alors qu’en toute objectivité, c’est délicieux) (ça va, je plaisante) : chez ces individus, un nombre particulièrement important de récepteurs impliqués dans la détection d’une molécule nommée aldéhyde C-12 laurique induit une sensibilité exacerbée à cette famille de molécules pouvant être malodorantes à haute dose. Naturellement présente dans la coriandre, cette molécule est aussi caractéristique du savon. Ce qui explique que les détracteurs de la coriandre lui trouvent souvent… un goût de savon (quand ce n’est pas de punaise écrasée).

Et puis enfin, contextuel, dans le sens où un goût ou une odeur peut vous sembler délicieux dans un contexte donné, et beaucoup moins dans un autre. Exemple : une odeur de friture, quand on a faim, c’est délicieusement alléchant. Quand on sort de table avec le ventre bien plein, c’est juste dérangeant. Ou encore : le goût de la feta, dans une salade grecque, c’est chouette. Dans une cuillère de yaourt dont on n’avait pas percuté qu’il était périmé, ça l’est beaucoup moins.

Comme quoi, les goûts et les couleurs se discutent — et même que c’est passionnant. Je vous encourage à en parler avec les autres, et plus que jamais en ce moment. Pour la simple et bonne raison que ça rend tolérant.

Par Sarah Bouasse

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