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À l’été 2025, j’ai eu le plaisir de goûter plusieurs centaines de crémants, à raison de 30 à 50 cuvées par jour pendant une douzaine de jours. Ce chiffre peut paraître effrayant, pourtant c’est quelque chose d’assez fréquent pour beaucoup de professionnels du vin. En ce qui me concerne, il s’agissait d’un exercice nouveau dans ces proportions. Et ce que j’y ai découvert m’a pris par surprise.
Oui, les crémants sont des vins délicieux à prix abordables. Mais c’est de ma santé bucco-dentaire dont je vais vous parler. Car très vite, au fur et à mesure des dégustations, les fins de journée sont devenues un peu désagréables. Gênes sur les muqueuses, douleurs dentaires, sensation de brûlure et autres joyeusetés. Bon sang, comment durer dans ce métier si je souffre à chaque dégustation un peu intense ?
Les risques
Plusieurs risques sont liés à une consommation importante de vin. Pour décortiquer tout ça, j’ai rencontré la docteure Chloé Falco, dentiste à Paris. Elle décrit un tableau des risques plutôt bien connu, avec des gestes préventifs simples qui peuvent faire la différence à long terme.
"Les anthocyanes responsables de la couleur du vin vont venir se loger dans les irrégularités des dents et les pigmenter."
Quelle que soit la couleur du vin, l’ennemi principal est l’acidité. Le vin est une boisson acide, avec un pH compris entre 2,7 et 4 (échelle de 0 à 14, la neutralité étant à 7. Au-dessus, le liquide est basique, en dessous il est acide). Les acides attaquent l’émail avec plusieurs conséquences.
La première est l’érosion des dents. En s’usant, des cavités apparaissent, augmentant le risque de caries. Cette usure augmente aussi la sensibilité dentaire. En dégradant l’émail, la sensibilité au chaud, au froid et à l’action mécanique de la mastication devient plus importante. Des gênes apparaissent alors lorsque l’on boit ou mange.
Dans les cas d’usures importantes, les dents perdent en hauteur. Un espace se crée entre les deux parties de la mâchoire. Au-delà de l’aspect esthétique négatif, cela peut entraîner un affaissement du visage lorsque l’on ferme la bouche. Vous voyez Didier Deschamps avant sa réfection du râtelier ? Ben voilà, ça peut donner ça (même si je ne présume en rien de la consommation d’alcool de Monsieur Deschamps).
Enfin, l’acidité a aussi pour conséquence de déstabiliser la flore buccale. Il s’agit des millions de micro-organismes invisibles à l’œil nu qui protègent notre bouche. Quand cette flore est à l’équilibre (c’est l’eubiose), elle empêche des bactéries dites opportunistes de venir faire leur sale boulot. En cas de déséquilibre (on appelle ça la dysbiose), les bactéries opportunistes se déploient, provoquant caries, gingivites et parodontites (infection des tissus de soutien de l’organe dentaire), avec à long terme un possible déchaussement des dents.
Réjouissant, n’est-ce pas ? Attendez, ce n’est pas encore fini.
La consommation d’aliments et de vin favorise aussi la formation de plaque dentaire. La plaque dentaire, c’est cette couche jaunâtre de bactéries qui se forme en quelques heures et vient se déposer à la jointure des dents et des gencives. Esthétiquement, ce n’est pas fameux. Mais en plus, ce dépôt peut se calcifier en tartre dentaire qui ne peut être retiré que par un dentiste.
Enfin, dans le cas spécifique des vins rouges (cela fonctionne aussi avec le café, le thé, les fruits rouges et noirs), les anthocyanes responsables de la couleur du vin vont venir se loger dans les irrégularités des dents et les pigmenter. Je suis sûr que vous avez déjà fait l’expérience. Vous appréciez plus que de raison un Saint-Joseph ou un Bordeaux et là, ça ne pardonne pas. Vos dents semblent recouvertes d’une fine couche dont la couleur varie entre l’indigo, le marine et le noir. Une sorte de sourire façon Jacquouille, la coupe au bol en moins. Évidemment, l’érosion due à l’acidité amplifie ce phénomène en créant des microporosités sur les dents.
Alors que faire ? Oui parce que pour l’instant, le tableau est noir (ou indigo, ça dépend du cépage).
Un bon brossage mais pas que !
Dans notre bouche, nous avons toutes et tous un allié de poids : la salive. Elle joue un rôle de tampon pour réguler cette vilaine acidité. Or la salive a besoin d’un peu de temps pour être sécrétée et mettre en place cette régulation. Il convient donc, autant que faire se peut, d’espacer les prises. Dans la soirée, la journée et la semaine. Votre bouche a besoin de repos dans les dégustations.
Dans le cas de ma dégustation de crémants, difficile de faire ces pauses. À ce moment-là, la solution est simple : boire de l’eau. Avec son pH neutre, l’eau lessive la bouche et augmente son pH. Moins d’acidité, c’est moins de risques à court et long termes. La docteure Chloé Falco recommande ainsi de boire un verre d’eau après chaque verre de vin. Non seulement cela réduit l’acidité, mais si vous ne crachez pas (comme lors d’un dîner entre amis, par exemple), cela permettra de contrer l’effet déshydratant de l’alcool.
La prévention passe évidemment par un brossage régulier des dents. L’Union française pour la santé bucco-dentaire, dont vous avez régulièrement entendu parler à la télé si vous avez grandi dans les années 90, recommande deux à trois brossages par jour. « Attention à ne pas vous brosser immédiatement les dents après avoir bu du vin, précise Chloé Falco. Vous risquez de frotter vos dents avec une couche acide et d’accentuer l’effet d’érosion. » Patientez une demi-heure et rincez-vous la bouche. Le brossage permettra ensuite d’équilibrer l’acidité, d’éliminer la plaque dentaire et, s’il est fluoré, de renforcer l’émail des dents. Des visites régulières chez le dentiste sont aussi indispensables. S’il n’y a pas de problème, Chloé Falco recommande une visite tous les six mois pour les consommateurs réguliers et les professionnels du vin.
En cas de dégradation constatée par un médecin, il existe des solutions de protection. Si l’érosion est naissante, le praticien peut poser une résine composite sur les dents. Cette résine permet de retrouver une forme et une couleur naturelles. Si l’érosion est plus avancée, la résine peut être une solution également. Dans certains cas, il sera nécessaire de remplacer une partie de la dent avec un inlay ou un onlay, voire de remplacer totalement la dent avec une couronne.
De mon côté, aucun déchaussement à prévoir. Chloé Falco m’a rassuré. Rendez-vous au premier trimestre 2026 pour suivre l’évolution de mon émail. D’ici là, je tâcherai de ne pas oublier ma gourde pour chaque dégustation. Il semble que ce soit une des clés de la longévité.
Par Romain Becker