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À tous les Parisiens qui m’ont posé la question ces derniers jours, j’ai commencé par répondre qu’ils feraient mieux d’aller sentir par eux-mêmes. Pas pour les envoyer paître, mais parce qu’une odeur ne se raconte pas – ou plutôt, la raconter n’est jamais suffisant. Une odeur, ça se sent. Et surtout une odeur comme celle-ci, qui a été conçue pour être perçue dans un contexte bien particulier, et mérite donc d’être découverte comme telle. À savoir : dans le décor de cette caverne fabriquée de toutes pièces par JR sur le plus vieux pont de la Ville Lumière, et accompagnée de l’étoffe sonore que Thomas Bangalter a imaginée pour l’occasion. Cette odeur, c’est une partie d’un grand tout : une installation immersive, pensée pour convoquer tous les sens. Mais puisque tout le monde n’est pas parisien, et puis que vous m’êtes particulièrement sympathiques, chers lecteurs d’Au Comptoir, je vais tenter de vous la raconter, cette odeur.
Quand l’équipe de JR m’a montré, il y a quelques mois, les premières images de la Caverne – qui n’existait encore qu’en deux dimensions, sur des croquis et des plans – j’ai tout de suite pensé « géosmine ». La géosmine, c’est le nom d’une molécule odorante dont tout le monde est familier, puisqu’elle est caractéristique de l’odeur de la terre après la pluie. Dans la nature, elle est synthétisée – c’est-à-dire fabriquée – par les micro-organismes qui peuplent le sol, à la campagne comme en ville. Et quand il pleut, l’humidité de l’air porte cette molécule jusqu’à nos narines et alors on perçoit son odeur. Qui sent donc, en toute logique, la terre mouillée. Mais aussi la vieille cave, le champignon… Tout un tas d’évocations qui me semblaient particulièrement cohérentes pour une caverne.
À l’image de la roche qui présente des aspérités, des creux et des pleins, l’odeur de La Caverne du Pont Neuf est elle aussi une matière minimaliste mais pas monolithique pour autant.
Mais ce qui me plaisait encore plus, c’est que la géosmine pointe l’existence de formes de vie auxquelles nous, les humains, ne pensons pour ainsi dire jamais. Et pourtant, ces micro-organismes grouillant dans le sol sont nos très lointains ancêtres. Ce sont des formes de vie qui ont créé et qui créent aujourd’hui encore des conditions essentielles de notre existence, à savoir l’humus. Saviez-vous que « humain » et « humus », c’est la même racine étymologique ? En tous cas, la géosmine me semblait donc très pertinente, aussi, au regard de la dimension symbolique de la Caverne et de cette idée qu’elle nous invite à un retour aux sources.
Problème : la géosmine coûte une petite fortune. Et, utilisée en pur, son odeur puissante – à laquelle nous, humains, sommes particulièrement sensibles – peut être désagréable, voire incommodante. Il fallait donc l’intégrer à une composition, et c’est la raison pour laquelle j’ai travaillé avec la maison de parfumerie indépendante Odore Scola, dont le laboratoire se trouve au sein de l’université de Montpellier. Le brief, c’était de composer une odeur autour de cette fameuse géosmine. Je voulais que les créatrices en conservent le côté organique, brut, très élémentaire. Elles ont alors développé plusieurs accords (c’est-à-dire des assemblages assez simples de quelques ingrédients : beaucoup moins que dans un parfum classique), parmi lesquelles on a retenu deux pistes plutôt qu’une. Pourquoi deux ? Mon idée était que, en jouant sur la répartition de ces deux pistes dans l’espace, on pourrait introduire des nuances olfactives. Et c’est précisément ce qui s’est passé. À l’image de la roche qui présente des aspérités, des creux et des pleins ; à l’image de l’étoffe sonore composée par Thomas Bangalter et qui n’est ni une musique à proprement parler, ni un simple son, l’odeur de La Caverne du Pont Neuf est elle aussi une matière minimaliste mais pas monolithique pour autant. Une donnée irrégulière, qui évolue dans l’espace et le temps, ce qui donne à l’expérience olfactive son caractère organique. Parce que dans la vraie vie, le monde des odeurs, c’est un océan de nuances.
En plus d’être très compétentes et particulièrement sympathiques – comme vous, oui – les créatrices de Odore Scola maitrisent une technologie qui nous intéressait beaucoup : l’encapsulage de parfum. Il s’agit « d’emprisonner » le concentré parfumé dans des billes de polymères qui ont la particularité de pouvoir se gorger de liquide. Dans les coulisses de la Caverne, ces billes sont intégrées à un système de ventilation : avant d’atterrir dans la Caverne, l’air passe par les billes et emporte les molécules odorantes qu’elles contiennent. Ce système permet une diffusion sèche, à froid, fidèle à l’odeur et sans aucune nébulisation de solvants ou nanoparticules. Il y a quatre points de diffusion dans la Caverne : les trois premiers diffusent une même odeur, et le dernier introduit la seconde.

Et ça sent quoi, alors ? Pour moi, l’odeur qui vous accueille dans la caverne sent la terre et la pierre froide, avec une facette végétale qui m’évoque la résine de pin. Puis, plus loin dans votre déambulation, vous rencontrerez une deuxième odeur, qui ajoute à cela une facette fumée, comme les cendres d’un feu qui serait éteint depuis longtemps. Mais ça, encore une fois, c’est à vous d’en juger.
La Caverne du Pont-Neuf se visite gratuitement et sans réservation, 24/24h et 7/7 jours jusqu’au 28 juin inclus. Attention, la station de métro Pont-Neuf (ligne 7) se trouve au niveau de la sortie de l’installation. L’entrée est accessible côté île de la Cité (métro Cité, ligne 4).
Par Sarah Bouasse